Air Namibia suspend ses opérations , l’Etat active le processus de liquidation

En 1991, Namib Air devint Air Namibia. A son lancement, l’ancienne colonie allemande d’Afrique australe fondait beaucoup d’espoir pour sa compagnie nationale. 30 ans plus tard, Air Namibia s’apprête à déposer le bilan. Retour sur l’épineux parcours d’un transporteur ambitieux, finalement devenu un gouffre à sous pour l’Etat.


« À compter du jeudi 11 février 2021, toutes les opérations aériennes seront annulées, et tous les avions retourneront à la base.  Le système de réservation pour enregistrer de nouveaux vols est également suspendu. Les passagers concernés doivent enregistrer leurs demandes de remboursement à l'adresse rembourss@airnamibia.aero ou callcentre@airnamibia.aero. » Voilà en substance le communiqué publié par Air Namibia sur son compte Twitter ce mercredi 10 février, tard dans la soirée. 

Il est prévu une rencontre entre gouvernement, le top management de l’entreprise et les syndicats ce jour, pour discuter des détails de la fermeture définitive de la compagnie. Selon la presse locale, les représentants syndicaux ont informé les 636 employés du transporteur, qu’ils recevraient un payement gracieux de 12 mois de salaire sans avantage.  

Cette liquidation imminente d’Air Namibia n’a rien de surprenant. Un retour introspectif sur la vie du transporteur. 

Les faits …

En 1990, la Namibie obtenait son indépendance. Un an plus tard, la jeune nation d’Afrique australe décida de rebaptiser sa compagnie aérienne nationale. Namib Air devint ainsi Air Namibia, 100% détenue par l’Etat. Voyant plus qu’un changement de nom, l’ancienne colonie allemande voulait en faire un transporteur performant sur l’échiquier africain et rayonnant sur l’estrade internationale. 30 ans plus tard, on est loin de l’ambition initiale. Entre instabilité managériale et méformes opérationnelles, Air Namibia s’apprête à mettre la clé sous le paillasson.  

Des débuts prometteurs…

La compagnie, basée à Windhoek, affichait pourtant de solides ambitions au début des années 2000. Son réseau sous-régional en croissance s’étendait sur plusieurs dessertes en Afrique australe notamment vers la Zambie, le Zimbabwe, l’Angola et l’Afrique du Sud. Sur le long courrier, elle a maintenu sa route historique entre Windhoek et Francfort en Allemagne.  Ce corridor- devenu déficitaire - a successivement été opéré en Boeing 747, 767-300, MD-11,  A340-300 (issu de la flotte de Lufthansa), et depuis 2013, en A330-200 ( deux unités  louées  chez  Intrepid Aviation Group).


Entre 2011 et 2013, Air Namibia a mis en place un programme de modernisation de sa flotte qui a vu l’entrée en service de 10 nouveaux avions (dont 6 désormais en propriété). Ainsi ses Beechcraft B1900 ont progressivement été remplacés par quatre Embraer 135 tandis que ses Boeing 737-500 (issus de la flotte d’Air France) ont cédé la place à quatre A319 (dont deux neufs).  Les opérations sur le long courrier ont été soutenus avec l’arrivée des A330-200. 

Le dossier ChallengAir

Depuis une vingtaine d’année, Air Namibia traine avec lui un contentieux judiciaire non encore vidé. En effet, entre mars 1998 et décembre 1999, Air Namibia exploitait un Boeing 767-300 ( msn 25535) pris en location chez la défunte compagnie belge ChallengAir. Par la suite, elle a été poursuivie en justice par les ayants droits de la compagnie, qui réclamaient une dette non payée. 

Plusieurs directeurs généraux permanents et intérimaires se sont succédés à la tête d’Air Namibia sans jamais trouver une solution définitive, à ce qui devait devenir plus tard la cause de tous ses ennuis. Condamnée par les tribunaux de Paris (en 2011) et de Munich (en 2015), à verser 25 millions d'euros (29,4 millions USD), Air Namibia avait d’abord opté pour le dilatoire avant de se rabattre sur un accord à l’amiable.

En 2019, une partie de ses comptes en Allemagne a été gelée en application d’une décision de justice. Cette année-là, Air Namibia évoluait déjà au minimum de ses capacités. Trois A319 et deux ERJ135 qui couvraient l'essentiel des opérations régionales, avaient été cloués au sol pendant plusieurs mois, faute de fonds pour assurer leur entretien. Conséquence : Air Namibia a observé en 2019 une croissance négative sur ses principaux marchés sources (Namibie, Afrique du Sud et Angola) pour le trafic de passagers et fret.

La valse des exécutifs bis

Air Namibia a été secoué dans son exécutif par les démissions simultanées, en septembre 2019, de la présidente du conseil d'administration, Deidre Sauls-Deckenbrock, ainsi que de sa vice-présidente, Nangula Kauluma. Si les deux avocates avaient officiellement quitté la maison au motif de leur impossibilité à cumuler les fonctions, leur démission cachait bien le mal profond de la compagnie qui doit désormais sa survie au renflouement de ses caisses par l'Etat, actionnaire unique. 

Et depuis lors, la compagnie vit au rythme de l’instabilité managériale. En février 2020, Xavier Masule a démissionné de son poste de directeur général intérim. Remplacé par Elia Erastus, ce dernier sera lui aussi remercié six mois plus tard, cédant au passage son fauteuil à Theo Mberirua. En septembre 2020, c’était au tour du directeur financier Werner Schuckmann et du porte-parole Paul Nakawa, de rendre leurs tabliers.

La pandémie de la Covid-19 est passée par là et a davantage plongé la compagnie endettée dans une situation de précarité financière, laissant ses 636 employés avec des mois d’arriérés de salaire. Une situation qui exacerbe énormément en haut lieu  au point où en  juin dernier, Le président namibien, Hage Geingob,  a plaidé pour sa liquidation « Air Namibia doit être liquidée. Elle ne fait aucun profit et elle est juste renflouée », a-t-il dit au cours d’une adresse sur l'état de la nation. Selon le gouvernement, le transporteur a englouti près de 564 millions de dollars de fonds publics ces dix dernières années mais sans résultat probant.

Liquidation :  le  conseil d’administration et l’Etat (actionnaire unique) s’opposent  

Cette option de liquidation semble désormais soutenue par plusieurs membres du gouvernement dont le ministre des finances, Ipumbu Shiimi. Dans un communiqué le 29 janvier dernier, il faisait part des difficultés « du gouvernement en tant qu'actionnaire d'Air Namibia à mettre à disposition un financement adéquat pour soutenir le nouveau plan de relance », qui requiert une enveloppe de 7 milliards de dollars namibiens (470 millions USD). Sa communication faisait suite à l’annonce le même jour d’un accord à l’amiable conclu entre le conseil d’Air Namibia et les ayants droit de Challenge Air, pour le paiement échelonné d’un montant de 22,7 millions de dollars, mettant ainsi fin à 23 ans d’une longue et interminable bataille judiciaire.

Mais pour le conseil, cette sortie médiatique du membre du gouvernement ajoutée à sa passivité sur le dossier Challengair montre clairement la mauvaise fois des autorités. Et pour exprimer leur désapprobation, trois des quatre membres du Conseil - Escher Luanda, Willy Mertens, Heritha Nankole- ont présenté le 3 février, leur lettre de démission accusant au passage le gouvernement d’ingérence dans leurs missions régaliennes « ce qui n'est pas compatible avec une bonne gouvernance des entreprises publiques ». Ils indiquent par exemple que le ministère des Entreprises Publiques a procédé sans leur aval au recrutement des employés, à la négociation de contrats, au lancement du processus de restructuration et à la gestion unilatérale du budget.  

Opposés à la liquidation, ils estiment que cela « entraînera la perte d'emploi de plus de 636 employés, alors que le plan de relance devrait préserver au moins 50% de ces emplois, tout en permettant à la compagnie aérienne d'ajouter de la valeur à l’économie nationale ».

Il ressort que les mauvaises performances cumulées par Air Namibia au fil des ans s’expliquent par « la mauvaise gestion financière, un modèle commercial inapproprié, une détérioration du capital de marque, une inadéquation des compétences dans les domaines stratégiques, un réseau de routes mal conçu, une flotte vieillissante (14 ans) et baux mal négociés, entre autres », ont conclu les membres du Conseil.

Romuald Ngueyap

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